A propos

Paris… J’y suis né, j’y ai vécu 40 années, et j’ai fui la ville ; non, pas la ville ; les parisiens ; insupportables.

Insupportables parce qu’en permanence occupés à trouver une bonne raison pour laquelle le monde devrait s’adapter à eux. Oui, ils n’ont pas le droit de s’arrêter ici, mais ils vont quand même le faire quitte à faire perdre leur temps à 20 personnes. Oui, le feu rouge s’applique aux vélos, mais ce dégénéré-ci est au-dessus des lois et des feux rouges.

Insupportables à se demander comment ils s’habillent. Insupportables à se demander si ce qui reflète le mieux leur personnalité et leur élégance est un rasage impeccable et le port de la veste malgré une température de 38°C, une barbe de trois jours assortie à leurs infâmes pompes bobo, ou une clownerie velue et hipstérique pour leur tenir lieu de visage ; insupportables à croire que qui que ce soit a quoi que ce soit à foutre de la coupe de leur pantalon, de leurs tatouages, de la taille de leur bagnole, de leurs préférences sexuelles ou musicales ou du nombre d’heures qu’ils bossent par semaine. Insupportables en somme dans leur prétention à exister.

Insupportables enfin en ce qu’une partie de leur mal peut être contagieuse : celle qui vous fait porter une montre ; celle qui vous dévaler les escaliers quatre à quatre lorsque vous supposez que le métro qui vient de freiner pour s’arrêter en station est celui qui doit vous emmener quelque part – avant que vous ne freiniez en vous apercevant que zut, non, il va dans l’autre sens et que la prochaine rame n’est que dans trois minutes ; celle qui, lorsque vous vous déplacez, implique que vous alliez quelque part. Et cela aussi est dirimant ; cette fonctionnalisation perpétuelle – de soi (quel est ton boulot), de ses faits, gestes et trajets.

Un de mes oncles – la vie et la reconnaissance du ventre ont fait que je l’aime beaucoup mais c’est un imbécile, un brave chien de Pavlov qui se met à aboyer quand il entend le mot « socialistes » et salive quand il entend le mot « mercédes »(1) – a, parmi ses réflexes conditionnés, la manie, lorsqu’est évoqué un auteur ou un penseur (un nul dans le genre de Kant ou de Chateaubriand), de trancher la conversation d’un : « ces gens là sont des improductifs ». A 17 ans, cela me faisait venir un sourire figé qui signifiait : « ne seraient les règles de la bienséance, je te dirais, bouffon, à quel point je compte au rang des improductifs(2), à quel point l’improductif t’emmerde, et à quel point il pourrait te mettre son poing dans la gueule une vingtaine de fois au cas où tu voudrais l’empêcher de l’être ». Depuis, j’ai vieilli. J’évite les réunions de famille et si je n’y peux couper, je me trouve une bouteille avec laquelle discuter dans mon coin en attendant la libération.

Je suis un improductif et je vomis cette idée qu’il faut aller quelque part. Lorsqu’on se déplace. Ou dans sa vie, une prétention qui croit oublier que le seul endroit où l’on aille, productif ou non, c’est le cimetière.

Dérive, donc. A dire vrai, des mots comme « dérive », « flânerie », ou « méditation »(3) disent en plein ce que l’apparente insulte « improductif » contient en creux. S’il y en a que cela pourrait intéresser, je m’étends en partie sur les fondements de cette posture ici ; et sur ce que j’y trouve, .

Sur Urbarts Drift, je voudrais prendre le temps de trois choses qui n’ayant pas tout-à-fait ou pas pleinement leur place dans ces deux autres blogs, en désaxeraient le centre de gravité.

Premièrement, parler de la ville et de l’architecture, qui sont, du point de vue de ces autres blogs, des sujets d’angles, alors qu’ils sont des sujets essentiels pour nous : ils constituent ni plus ni moins notre cadre de vie. Parler de la ville et de l’architecture et d’un certain rapport à la ville et à l’architecture.
En commençant à réfléchir à ce blog, j’ai eu le bonheur sinon de renouer, du moins d’intensifier mon activité de flânerie urbaine(1), et au lieu d’aller quelque part, suivre les courants urbains et voir à quelles sargasses ils mènent. Il y avait à Vienne un triangle des Bermudes que j’affectionnais particulièrement…
Il y aura donc aussi, ici et là, quelques textes sur ce qu’il faut entendre par : « dérive ».

Deuxièmement, confronter ville et musées. Je sais que cette opposition est évidente pour certains ; elle l’est moins pour d’autres ; mais cela m’importe peu. Les futuristes qui non content d’être de sales maccho étaient des cons infantiles, voulaient brûler les musées. Moi, j’aime les musées ; on peut d’ailleurs fort bien s’y laisser dériver…. mais je déteste la muséification de la ville.
Au moment où j’écris ces lignes, je n’entends pas cette confrontation prenne des allures de dissertation, ou de bataille pied à pied. Il serait certainement intéressant quoique un peu scolaire de rapprocher de façon systématique des œuvres de street art et des œuvres de musées ; et de laisser, de rapprochements parfois inattendus, naître des résonances, des harmoniques curieuses. Mais non, désolé, je pars sans idée de manœuvre.

Parce que troisièmement, ici, je n’ai aucune envie d’être sérieux. J’ai mis derrière mes deux autres blogs un certain sérieux et donc un certain ridicule. Ici, c’est mon bac à sable ; mes jeux, ma promenade – et les photos qui s’y trouvent, des photos de ce que je cherche et trouve dans mes promenades urbaines et muséales.
Partant, vous trouverez ici ce que j’aime, et je ne me priverai pas de dire ce que je n’aime pas. Je ne vous force pas à être d’accord, je ne vous force pas à me lire et en vérité, me moque pas mal d’être lu.

cela posé,
amicalement, si ça vous va…

Petit-être

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(1) entendons-nous bien : la race, pour être un peu dégénérée, n’est pas spécifiquement de droite ; j’ai rencontré nombre de spécimens dont la robe allait du vert au noir en passant par toute les nuances de roses et de rouges…
(2) sans la moindre prétention à être Kant ou Chateaubriand. Crénom, je n’aurais voulu de la vie ni de l’un, ni de l’autre.
(3) : en fait ; absorption ouverte, être-là, présence expérimentant dans leur plénitude l’ici et maintenant.
(4) c’est terrible ; j’ai beau être un ours mal léché, misanthrope au dernier stade, j’aime les villes (la plupart des villes, et les bars (quelques bars – ceux où l’on écoute du rock), allez comprendre).